De la nécessité de l’examen clinique

Examen clinique : Késako ?
En 1995, dans la dernière édition de son livre, le docteur Ludwig Ombregt mettait en garde : l’augmentation vertigineuse des examens techniques (RX, Scan, échographie…) risque de provoquer l’oubli des bases : l’examen clinique.
A cette époque, les professionnels de terrain s’inquiétaient déjà et le nombre de patients en errance ou en «douleur chronique» explosait. Ces professionnels inquiets en 1995 avaient raison :

Nombre de personnes en incapacité de longue durée pour douleurs musculo-squelettiques :
1995 (estimation) : environ 40 000 à 55 000 personnes
2025 (données récentes) : environ 170 000 personnes
Le nombre de cas chroniques de longue durée en Belgique liés aux douleurs musculo-squelettiques serait multiplié par environ 3 à 4 entre 1995 et 2025.

Depuis 1995, la Médecine Orthopédique a quasiment disparu en Belgique, pays qui -pourtant- fut le creuset de la mise en forme de la démarche du docteur James Cyriax.
Cependant, et heureusement, le livre d’Ombregt est devenu la «Bible» de la prise en charge des patients douloureux dans un ensemble de pays qui cultive le bon sens et le pragmatisme : la Scandinavie. Tout ne serait, donc, pas perdu !

Vingt après la mise en garde d’Ombregt, dans le cadre de la prise en charge des patients douloureux qui ne seront pas aidés par la chirurgie, et sans forcer le trait, il faut malheureusement constater que l’examen clinique a quasiment disparu au point de ne plus être enseigné aux jeunes médecins et que les patients me regardent, dubitatifs, lorsque je leur demande si leur médecin a réalisé un examen clinique.
Dans le meilleur des cas (car souvent le patient ne doit même pas se déshabiller), ils me répondent que le médecin les a touchés à l’endroit de leur douleur avant de transformer leurs plaintes en un langage médical qui n’est pas un diagnostic. «Docteur, j’ai mal au bas du dos» et le médecin de conclure, sans examen clinique à une «lombalgie» : du latin «lumbus» (lombe/bas du dos) et du grec «algos» (douleur). Molière raillait déjà l’obscurantisme…

Personne ne pourrait déterminer tous les facteurs qui ont participé à la quasi-disparition de l’examen, mais j’en pointe une essentielle : l’idée partagée par les médecins et le grand public que les images (RX, Scan, IRM…) permettent de « tout » voir.
C’est, malheureusement (pour Sapiens affamé de légendes et de magie) un fantasme, mais il arrange bien les constructeurs, les vendeurs de machines à faire des images et, malheureusement aussi , les hôpitaux -dans le système actuel- qui ne se rémunèrent pas sur l’intelligence de la démarche intellectuelle du médecin, mais sur les actes techniques les plus coûteux.
Bref, revenons au sujet.

Je reprends ci-dessous les étapes essentielles qui devraient permettre d’aboutir, lors de la première rencontre avec le praticien, à une hypothèse diagnostique, voire même à un traitement-test !

L’histoire de vos douleurs =anamnèse
L’anamnèse, c’est le moment où vous racontez votre histoire.
Le praticien vous écoute pour comprendre quand et comment votre douleur a commencé, ce qui l’aggrave ou la soulage, et en quoi elle vous gêne dans la vie de tous les jours. Ce n’est pas une simple discussion.
Vos réponses permettent d’orienter le raisonnement du praticien vers certaines structures du corps plutôt que d’autres.
Très souvent, une grande partie du diagnostic commence à se construire rien qu’en vous écoutant.
Exemple typique extrême: le genou. Le plus souvent, c’est -quasiment- grâce à ce que dit le patient qu’on peut faire une bonne hypothèse à ce niveau.

L’examen clinique est une démarche logique, une sorte d’enquête !
Le praticien utilise des mouvements et des stratégies précises pour mettre en tension, isolément, chaque structure du corps, l’une après l’autre (muscles, tendons, ligaments, articulations, nerfs).
Le but est de tenter de trouver ce qui reproduit exactement votre douleur pour relier cette douleur à une structure anatomique précise susceptible de participer à vos symptômes.
À chaque zone du corps correspond une série bien précise de tests et il faut les faire tous (épaule : 12 tests de base) avant de conclure.
L’examen clinique est une suite de questions posées au corps de façon sélective par des tests actifs, passifs et résistés. A l’issue de celui-ci, peut se dessiner une image mécanique qui permet de poser une ébauche d’hypothèse diagnostique.

La palpation vient seulement après et n’a de sens que lorsque l’anamnèse et les tests cliniques ont déjà fait penser à une structure précise. Encore faut-il que cette structure soit accessible sous la main !

Exemple de structure que l’on peut palper : le tendon d’Achille.
Mais, si l’on pense à un problème venant du « dérapage » d’un disque intervertébral, d’une souffrance disco dure-mérienne ou d’une bursite de l’épaule (cachée sous un os), on ne peut rien toucher. Ce seront, donc, les effets des techniques qui permettront de confirmer (ou d’infirmer) l’hypothèse.

Bien garder à l’esprit que, lorsqu’un praticien cherche la cause de vos douleurs,
la pire façon de faire une hypothèse est de toucher le patient à l’endroit qu’il désigne !!!

L’examen clinique a, donc, pour objectif de produire une image clinique claire qui relie les symptômes du patient à une structure anatomique précise, et non de conclure vaguement (ex. : un patient de plaint de l’épaule et le médecin conclut à une « scapulagie ». Scapula voulant dire, en latin, omoplate, ce qui n’est pas en rapport avec la plainte du patient et pire, il n’y a pas de pathologie [sauf traumatique] de l’omoplate). J’évoquais plus haut l’obscurantisme !!!

En plus de son efficacité, la démarche de la Médecine Orthopédique réduit le recours inutile aux examens complémentaires et permet de proposer une prise en charge ciblée et rapide. Double avantage : le patient est pris rapidement en charge et celle-ci coûte beaucoup moins cher.

Petite remarque à propos d’une plainte très fréquente : les douleurs cervicales
Combien de patients, avant même d’être examinés sérieusement, sont soumis, au minimum, à 3 examens techniques : radio, IRM + EMG. Coût réel en Belgique : + ou – 550 euros.
À cela, il faut rajouter le facteur temps et les allers-retours du patient chez son médecin. Une semaine pour obtenir une radio et retour chez le médecin. Trois mois pour obtenir une IRM et retour chez le médecin. Et encore un mois pour un EMG et retour chez le médecin. Donc, à la grosse louche, ces allers-retours durent à peu près 5 mois quand tout va bien et, pendant ce temps, le patient souffre.
Pire : combien de «souffrants», après ce parcours, s’entendent dire : «on n’a rien mis en évidence, ne seriez vous pas un peu stressé ou surmené ? »
Quel gâchis, ne trouvez-vous pas ?
Et je n’ai rien dit des congés pour «maladie» ni des traitements vagues, inutiles ou toxiques chez un kinésithérapeute à qui le médecin demande du massage et de la mobilisation en évoquant ce fameux faux diagnostic de «cervicalgie» (qui ne veut rien dire de plus que « douleurs au niveau cervical ».

Lionel Naccache: "Comprendre les neurosciences est important pour des questions de citoyenneté" | France Inter

J’ai pensé que cette mise au point valait bien un article après avoir entendu Lionel Naccache qui est l’un des plus grands neuroscientifiques actuels et qui s’exprimait ainsi. Écoutez attentivement !

Exemples d’examen clinique :

Épaule :

Colonne cervicale par le docteur Ludwig Ombregt :

Hanche :

Pied :

Vous pouvez m’interpeller, j’essaierai de vous répondre.

Yves, janvier 2026

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