La douleur doit cesser. RESSENTIR…

Pourquoi Michel Serrault nous fait-il rire autant ?
D’abord il suscite notre empathie et nous avons mal avec lui.
Ensuite il insiste et nous avons envie qu’il enlève TOUT DE SUITE ces chaussures qui lui (nous) font si mal. Mais cela dure… Et nous souffrons de plus en plus de sa douleur et de sa bêtise… Nous pensons qu’« il suffirait que… ». Mais cela dure et nous sommes au calvaire. Puis (enfin) nous sommes soulagés avec lui. Car effectivement « il suffisait de ».
Serrault nous a emmenés dans sa douleur et sa bêtise, mais maintenant nous sommes soulagés et nous explosons de rire… Cela s’arrête enfin !
Cet homme avait beaucoup médité (lire : A bientôt) en toute sincérité et avait atteint, à sa façon, le cœur de beaucoup de « propres de l’homme » et dans ce cas, de la douleur.
Car, depuis toujours, l’homme qui a mal n’a qu’une obsession : que CELA S’ARRÊTE.

Il faut que la douleur s’arrête… Les neurosciences l’ont démontré depuis quelque temps et cette connaissance peut nous aider à comprendre les erreurs que nous faisons quand nous tentons de nous soulager VITE et PAR N’IMPORTE QUEL MOYEN.
La connaissance de ces mécanismes nous permet aussi de comprendre que certaines découvertes ne « passent » pas dans la conscience collective (comme l’inutilité du massage du trapèze ou du plâtre en cas d’entorse bénigne du pied.)

sur les épaules de darwin

Sur les épaules de Darwin, sur les épaules des géants. Se tenir sur les épaules des géants et voir plus loin, voir dans l’invisible à travers l’espace et à travers le temps, voir au plus profond de nous, cette flamme intérieure qui tremble en nous, ce que nous ressentons, vivons, voyons, rêvons, imaginons, avons l’intention de faire. Nous hisser sur les épaules des géants, pour essayer de voir plus loin, pour essayer de découvrir les frontières toujours nouvelles de la science et explorer les relations entre science et éthique, science et société.

Ressentir 3. Émission « Sur les épaules de Darwin » du 26/3/2011
que vous pouvez écouter  tout en lisant la retranscription ci-dessous.

Comme des personnes gelées se souviennent de la neige, d’abord un frisson, puis la stupeur, puis l’abandon, dit Emily Dickinson. La douleur, la stupeur, la perte. Quelle que soit l’issue du désastre que nous sommes en train de connaître, disait il y a quelques jours le grand écrivain Kenzaburô Ôé, l’histoire du Japon est entrée dans une nouvelle phase. Une fois de plus, poursuit-il, nous sommes sous le regard des victimes, une fois de plus nous sommes sous le regard des victimes du nucléaire. La grande leçon que nous devons tirer du drame d’Hiroshima c’est la dignité de l’homme, de ceux et de celles qui sont morts sur le coup, comme des survivants atteints dans leur chair, et qui pendant des années ont enduré une extrême souffrance. » Et dans cette ombre, dans cet écho douloureux du passé, l’extraordinaire dignité des survivants du désastre actuel, leur courage, leur solidarité. Porter secours, porter assistance, et revivre, après la douleur, après la perte, après le deuil.
Dans un article intitulé « Deuil et Mélancolie » qu’il publie en 1915 pendant le désastre de la Première Guerre mondiale, Sigmund Freud parle de l’énigme du deuil. Il dit que ce qui manque alors, ce n’est pas seulement la présence vivante de l’autre, c’est de ne plus être soi-même vivant pour l’autre. Freud parle de l’expérience extraordinairement douloureuse du deuil. Dans le deuil, dit-il, le monde est devenu pauvre et vide. Le deuil, dit-il, finit par transformer l’absence en mémoire, la souffrance en apaisement, la séparation en retour. Mais lui-même en doute. Au moment de la mort de sa fille, Sophie, il écrit à un ami : « … car on sait que le deuil trouvera une fin, mais qu’on restera inconsolable… »
Retrouver celle qui n’est plus pour pouvoir s’en séparer, sans jamais pouvoir vraiment s’en séparer.
« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, dit Victor Hugo, je partirai vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne, je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit, seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, triste. Et le jour pour moi sera comme la nuit, je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe ni les voiles au loin qui descendent vers Honfleur, et quand j’arriverai je mettrai sur ta tombe un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur ».
Continuer à vivre après la douleur, après la perte, revivre.
Si je réussis à survivre à cette folie actuelle, dit Kenzaburô Ôé, le livre que j’achèverai commencera avec une citation de la fin de l’Enfer de Dante qui dit à peu près : « et puis nous sortirons pour revoir les étoiles ».
Revivre.
Cela cessa de me faire mal, mais si lentement que je ne pus voir le tourment s’en aller, mais sus seulement, en regardant en arrière, que quelque chose avait obscurci la route, dit Emily Dickinson. Ni quand ce mal changea, je ne pourrais le dire, car je l’avais porté jour après jour. Ni ce qui le consola, je ne pus le détecter, excepté que là où cela avait été la sauvagerie, c’est mieux, c’est presque la paix. Alors, avec la paix, presque la paix, peut revenir la joie de vivre, l’espoir, la confiance retrouvée, le bonheur étrange d’exister.

Il y a des douleurs brèves comme l’éclair qui surgissent et disparaissent sans laisser de traces, et d’autres durables qui ne veulent pas nous quitter. Certaines nous construisent, d’autres nous minent. Il y a celles qui hantent notre mémoire, et d’autres qui s’effacent dans l’oubli. Il y a celles qui se disent par des mots, des cris, des pleurs, des gémissements. Les plaintes de la souffrance sont à l’origine du langage à écrit Raymond Queneau, et celles qui sont muettes, un retrait, un repli, un regard, une expression de peur ou de tristesse.

Qu’est-ce que la douleur ?
C’est ce qu’on veut à tout prix interrompre, c’est ce qu’on veut faire cesser. Mais il y a quelque chose de plus. La douleur a, en elle-même, une présence, une texture, un contenu, elle est une forme de perception. Mais contrairement à nos perceptions visuelles, auditives, tactiles, elle ne construit pas une forme, un mouvement, des couleurs, des sons. Ce qu’elle reconstruit avant tout, c’est la douleur. Elle se ressent comme telle. Elle est une forme de perception stridente, un mal-être.
Et contrairement à ce que perçoivent notre vision, notre audition, notre toucher, la douleur n’est pas objectivable par d’autres, en tant que telle. On peut objectiver, si on la découvre, la lésion qui la cause, et on peut objectiver la réaction qu’elle provoque dans notre corps parce qu’elle provoque des réactions qui visent à la faire cesser, puis une mémoire qui vise à éviter qu’elle se reproduise.
La douleur est un mécanisme ancestral de protection de l’intégrité de notre corps. Retirer instantanément la main d’une plaque chauffante qui brûle, éviter de se cogner à un mur, immobiliser une cheville foulée. Retrait, évitement, mise au repos.
La douleur est comme un 6e sens, elle capte soudainement toute l’attention, elle l’envahit, et ce 6e sens alerte tous nos autres sens, toutes nos capacités de réaction, notre mémoire, nos émotions, et nous faisons tout pour la faire cesser.
C’est une sensation, une émotion qui appelle son effacement, sa disparition. Cette perception étrange, ce cri sans son, cette présence soudaine en nous d’une atteinte à notre intégrité, d’un danger que nous nommons douleur, et à laquelle on ne peut substituer aucune description. Elle est, avant de dire quoi que ce soit d’autre, elle surgit, et nous oblige à réagir, à lui répondre pour qu’elle cesse.

Qu’est-ce que la douleur ?
Il y a les douleurs du corps, les douleurs physiques, et les douleurs de l’âme, les douleurs de l’esprit, les douleurs psychiques, la souffrance, la perte, le deuil. Et Freud pensait qu’il y avait une ressemblance, une relation entre les deux. C’est la conclusion, la dernière phrase de « Deuil et mélancolie » : « là, écrit Freud, il convient de faire une pause, jusqu’à ce que nous ayons d’abord compris la nature de la douleur physique, puis de sa forme psychique qui lui est analogue ».
Freud ne pouvait savoir à quel point ce lien qu’il proposait et cet arrêt qu’il s’imposait – nous ne saurons ce qu’est le deuil et la mélancolie que lorsque nous aurons compris la nature de la douleur physique – à quel point ses intuitions préfiguraient les interrogations qui seraient au cœur des neurosciences et en psychologie au début du XXIe siècle.

Qu’est-ce que la douleur ?
Dans un très beau livre publié à la fin de l’année dernière, « Vivre sans la douleur », le neurologue et chercheur en neurosciences, Nicolas Danziger, écrit :
« Nécessaire et insensée, protectrice et cruelle, tragiquement actuelle et cependant profondément ancrée dans le passé de la personne et de l’évolution, la douleur se révèle dans sa violence et son mystère comme la marque même du vivant. Elle ne traduit pas littéralement l’état du corps, elle se reconstruit, elle est interprétation. Seule une expérience centrée sur l’expérience intime des personnes qui la ressentent peut l’éclairer, écrit Danziger, la perception douloureuse n’existe pas en dehors de celui qui l’éprouve ».

Qu’est-ce que la douleur ?
Nicolas Danziger commence son livre par une énigme. Sentir, sans ressentir.
Il y a des cas où l’on peut sentir la douleur sans avoir mal. Qu’est-ce que cela signifie ?
Il décrit sa relation avec un patient qui, 26 ans après un grave traumatisme crânien, a gardé une seule séquelle : une absence de douleur, une incapacité à ressentir la douleur. Cette situation avait été décrite pour la première fois en 1927 par un médecin viennois, Paul Schilder, philosophe, professeur de psychiatrie, psychanalyste. En 1935, Schilder écrit un livre « L’image du corps ». Il s’interroge sur notre représentation mentale de notre propre corps, à la façon dont notre corps nous apparaît à nous-mêmes, au schéma de ce corps, tel que nous le percevons intimement en nous en permanence, sans même, la plupart du temps, en avoir conscience.
Deux ans après la publication du livre de Schilder, en 1937, le neurochirurgien canadien Wilder Penfield commence à révéler sa découverte : il existe, dans chacun des deux hémisphères de notre cerveau, des cartes de notre corps. Une carte sensorielle et une carte motrice, l’homonculus, le petit homme. Cartes qu’il publiera en 1950, et dans lesquelles certaines régions de notre corps occupent une place disproportionnée, nos lèvres, notre langue, nos doigts. Cartes dont on découvrira une quarantaine d’années plus tard l’extraordinaire degré de plasticité. Elles se remodèlent durant toute notre vie à mesure que nous nous transformons. Les doigts de la main gauche des violonistes qui occupent sur ces cartes une surface de plus en plus grande à mesure qu’ils s’exercent. Et l’exercice mental en pensée : jouer en imagination du violon modifie autant ces cartes que l’exercice réel.

Le problème de la douleur, écrit Schilder, ne peut être compris que dans son rapport avec l’image que nous nous faisons de notre corps. La douleur est localisable et donc liée à l’image du corps, dit Schilder, à ce que Penfield appellera les cartes du corps. C’est une perception, dit Schilder, mais une perception très particulière. Quand nous souffrons physiquement, dit-il, la nature de la cause de notre douleur nous importe moins que la sensation éprouvée. C’est une sensation qui provoque un comportement : la faire cesser, c’est une injonction à la faire cesser. C’est une perception et c’est aussi une émotion.
La douleur est une souffrance, et l’on retrouve la préoccupation de Freud : comprendre la douleur physique si l’on veut comprendre la douleur psychique.
Parce que la douleur physique est aussi une douleur psychique. La douleur, la souffrance, c’est l’émotion que provoque une perception, d’une atteinte à l’intégrité de notre corps (une piqûre, une chaleur intense, une pression violente, le contact avec un irritant chimique.)
Il y a à la surface de notre peau et à l’intérieur de notre corps des terminaisons nerveuses, des fibres nerveuses particulières qui répondent à des modifications que provoquent en nous les sensations que nous appelons douleur. Certaines de ces fibres nerveuses répondent à la fois à des températures très élevées et à certains composés chimiques. C’est la raison pour laquelle les piments provoquent une sensation de brûlure. Les influx nerveux se propagent le long de ces fibres jusqu’à notre moelle épinière à l’intérieur de notre colonne vertébrale, puis diffusent dans de très nombreuses régions de notre cerveau. Et en particulier dans deux régions, les cartes sensorielles du corps où émerge la perception de la localisation, de la nature et de l’intensité de la stimulation, et d’autres régions, l’insula, le cortex cingulaire antérieur où émergent l’émotion, la sensation de souffrance et l’injonction à faire cesser cette douleur.
La douleur qui nous semble d’un seul tenant émerge de la coexistence d’au moins deux types de sensations distinctes : où, quoi, et avec quelle intensité, dans les cartes qui font apparaître en nous l’image de notre corps et la souffrance, le mal-être, l’envie de faire cesser, les gestes qui tentent de faire cesser.
Il y a des cas, écrivait Paul Schilder il y a 75 ans, où la perception de la douleur est apparemment préservée sans que la personne ne fasse aucun cas de cette douleur qu’elle sent pourtant.
Sentir la douleur sans la ressentir. La perception sans l’émotion, sans la souffrance.
Schilder appellera cette situation une asymbolie à la douleur, une perte de symbole, de signification de la douleur. Et Schilder poursuit en disant que cette asymbolie à la douleur s’accompagne d’une asymbolie aux situations dangereuses. La personne ne réagit pas aux gestes de menace et aux situations dangereuses. Une asymbolie au danger, dit Schilder. La perte de la capacité à ressentir la douleur comme une souffrance fait perdre la capacité à ressentir le danger. La douleur, dit Schilder, signifie danger pour l’organisme. Les mouvements de réaction à la douleur sont une tentative d’échapper à une situation dangereuse. Il est presque certain, ajoute-t-il, que l’enfant conçoit la douleur avant de concevoir le danger, et que le danger signifiera pour lui quelque chose qui tôt ou tard lui fera mal.
Non seulement les personnes qui ont perdu la capacité à ressentir la douleur et le danger ne se sentent pas menacées par ce qui provoque la douleur, mais dit Schilder, elles ne s’en désintéressent pas, au contraire, elles portent énormément d’intérêt aux situations dangereuses. On peut dire, écrit Schilder, que ces personnes éprouvent de la curiosité pour cette sensation qu’ils ne peuvent plus ressentir complètement.
Cela évoque étrangement le cas de cette femme, décrit il y a quelques mois par Antonio Damasio, qui a une lésion très rare, une lésion complète d’une petite région du cerveau, l’amygdale cérébrale impliquée notamment dans les réactions de peur. Cette femme ne ressent pas la peur. Au contraire, elle ressent une intense curiosité, un très grand intérêt pour ce qui habituellement fait peur. Elle sait que ce sont des situations qui d’habitude font peur, mais elle est attirée par ces situations et se met souvent en danger.
La peur, le danger, la douleur, ce qui attire l’attention avant qu’on réalise qu’on veut l’éviter, ce qui habituellement attire l’attention parce qu’on a appris inconsciemment à l’éviter.
Les lésions de l’amygdale n’effacent pas la dimension de souffrance de la douleur, mais elles effacent la peur du danger. L’asymbolie à la douleur efface à la fois la notion de souffrance, de la douleur, et la peur du danger. Elle n’est pas causée par une lésion de l’amygdale cérébrale.
Une personne qui a perdu la capacité à ressentir la douleur à la suite d’une lésion cérébrale, nous dit Nicolas Danziger, perçoit très bien l’endroit du corps où naît la sensation d’agression, la nature de l’agression (piqûre, chaleur, pression) l’intensité de l’agression, mais elle ne ressent pas la souffrance ni le besoin de faire cesser l’agression.
La douleur ne fait pas mal. Les cartes sensorielles du corps sont préservées, l’image en nous du corps est préservée, ce qui a été lésé, c’est l’insula, l’une de ces petites régions dans notre cerveau qui font naître la sensation de souffrance qui transforme la perception d’une agression en ce que nous ressentons comme une douleur.

 

La douleur est une construction, une forme de synesthésie, la transformation d’une sensation tactile en émotion, en souffrance. Et ne plus être capable de faire émerger en soi cette émotion, cette souffrance, expose quotidiennement aux dangers, aux brûlures, aux fractures, à d’innombrables agressions de notre corps que nous évitons continuellement à cause de la souffrance, de la mémoire qui s’inscrit en nous de cette souffrance, de la peur de la répéter, des gestes qui nous permettent de l’éviter et que nous faisons en permanence sans même le réaliser.
La situation étrange et tragique des personnes atteintes d’asymbolie à la douleur nous révèle à quel point la capacité à ressentir la douleur, la construction d’une mémoire et d’une anticipation de la douleur, nous protège chaque jour. À quel point aussi, alors qu’elle nous paraît aller de soi, être d’un seul tenant, la douleur est -en nous- une construction complexe.
Il y a d’autres cas d’accident cérébral où ce sont les cartes sensorielles de notre corps qui sont lésées et pas les régions qui font naître la souffrance. Dans ces cas, la stimulation douloureuse, l’agression d’une région du corps font naître la souffrance. Mais c’est la capacité de localiser la source de cette souffrance qui est perdue. Ça fait mal, mais nous ne savons plus où ça fait mal, ce qui fait mal. Et là encore, et d’une autre manière, la capacité à faire cesser la douleur et à l’éviter est altérée.

La douleur nous renseigne sur l’état de notre corps, mais dès que nous la percevons et la ressentons, nous la modulons.
Le corps et le cerveau sont engagés dans une danse interactive permanente, dit Damasio.
Et ce n’est pas seulement la sensation de douleur qui est modulée, mais les cartes sensorielles en nous de notre corps qui peuvent à tout moment se modifier. Il suffit de se souvenir d’une anesthésie locale chez le dentiste, par exemple, pour réaliser avec quelle rapidité les cartes sensorielles de notre corps, l’image en nous de notre corps, peuvent se modifier. La zone anesthésiée, notre joue, notre lèvre, semblent soudain ne plus faire complètement partie de notre corps, et elles nous semblent prendre une place, occuper en nous un volume beaucoup plus important, disproportionné, et quand nous nous regardons dans le miroir nous réalisons que le gonflement, s’il est détectable, est minime. La douleur, comme l’absence soudaine de sensibilité, change les représentations que nous construisons de nous-mêmes. Nous modulons notre réponse à la douleur dès que nous la percevons en fonction du contexte, de notre histoire, de nos attentes, du but que nous sommes en train de poursuivre, de nos espoirs, de nos craintes, des émotions qui étaient à ce moment- là les nôtres, de nos souvenirs.
Un athlète engagé dans une course, entièrement tendu vers le but, terminer la course, gagner la course, atténuera ou effacera la sensation de douleur. Un danger majeur abolit la douleur d’une blessure, la fuite ou l’affrontement mobilisent toute l’attention. L’atténuation, voire l’abolition de la douleur est due, en particulier, à la libération par notre cerveau d’équivalents naturels de la morphine, les endorphines. Mais une fois le danger passé, la course achevée, le but atteint, la douleur ressurgit. Et c’est une modulation inverse qui apparaîtra alors le plus souvent, une accentuation de la sensation de douleur, une hypersensibilité de la zone douloureuse et une inhibition de notre capacité à la mobiliser, à la bouger. Cette réaction a pour effet d’entraîner une immobilisation de la région lésée, de la protéger, de ne pas accentuer la lésion, et de favoriser ainsi sa réparation. Mais parfois, cette réaction s’auto-entretient et s’amplifie. Les cartes sensorielles et motrices du corps se modifient, la capacité de bouger le membre disparaît, et cette réaction, la douleur prolongée, l’incapacité de bouger, altère la main, le bras, le pied, c’est ce qu’on appelle une algodystrophie. La douleur devenue chronique ne protège plus le corps. Non seulement elle est devenue une source de souffrance permanente, mais elle altère le corps.

Il y a de nombreuses sources de douleurs chroniques. Elles deviennent ce qu’on ne peut plus faire cesser. Ce qui demande que ça cesse et qu’on ne peut plus faire cesser. Elle modifie les émotions, les pensées, les comportements, les interactions avec les autres. La douleur est devenue alors en elle-même une maladie.

La partie du corps dans laquelle la douleur est ressentie capte toute l’attention, et les autres parties de l’image du corps perdent de leur importance, disait Schilder. Mais en même temps, la partie douloureuse est isolée, quelque chose la pousse hors de l’image du corps, et quand c’est le corps tout entier qui est submergé par la douleur, poursuivait Schilder, c’est du corps tout entier que l’on voudrait se débarrasser. La personne se pose hors de son corps et l’observe. On a parfois le sentiment que l’on se rejette soi-même et que la douleur réside dans un autre corps.
L’impossibilité de se représenter dans l’avenir comme libéré du poids de la souffrance physique est au cœur de l’expérience tragique de la douleur chronique, dit Nicolas Danziger. Alors, dit Emily Dyckinson, la douleur a un élément de vide, elle ne peut se souvenir quand elle a commencé, ni s’il y a eu un temps où elle n’existait pas. Elle n’a pas d’autre avenir qu’elle-même. Mais l’esprit, s’il peut accentuer la douleur, a aussi le pouvoir de l’atténuer, et parfois de la faire disparaître.
Je vous ai parlé, dans une précédente émission, de Ramachandran, le chercheur en neurosciences qui a réussi par un tour de magicien, un tour d’illusionniste a guérir une douleur des membres fantômes les douleurs de bras et des jambes disparus depuis longtemps, en donnant à l’aide d’un miroir l’illusion à la personne que le bras disparu lui est présent et bouge. C’est le reflet du bras qui lui reste. Et la personne réalise enfin que le bras disparu est absent et recompose en elle la carte de son corps, l’image de son corps, et la partie qu’occupait, dans cette carte, le bras disparu.

Dans les algodystrophies, dans les douleurs chroniques d’un membre consécutives à une lésion ancienne, ce tour de magie a aussi été tenté et peut réussir. Voir le reflet de sa main valide bouger à volonté comme si c’était la main qui souffre et ne peut plus bouger, permet à la personne de modifier l’image de son corps et de redonner à l’image de sa main sa mobilité et d’en diminuer la sensibilité. C’est l’inverse de ce qui se produit avec le membre fantôme, là où le membre fantôme disparaît enfin de l’image du corps, la main douloureuse de l’algodystrophie retrouve sa place, redevient capable de sentir, de bouger. Elle cesse, comme le disait Schilder, d’être à la fois ce qui capte toute l’attention en terme de douleur et ce qui est repoussé de l’image du corps en terme de mobilité possible.
Ces transformations au plus profond de la personne, cette réappropriation de son corps sont profondément bouleversantes. J’ai beau connaître depuis des années les photographies de la boîte miroir de Ramachandran, écrit Nicolas Danziger, j’ai beau l’avoir présentée plusieurs fois à des étudiants et à des collègues, la force poétique qu’elle recèle demeure toujours intacte pour moi. Lorsque je la regarde, je vois, entre la manche de la chemise et la main reflétée, l’espace vide du bras disparu. Je ressens l’étrange présence de ce qui n’est plus. J’imagine ces deux mains comme deux êtres, depuis longtemps séparés, habitant dans deux mondes différents et de nouveau réunis comme par un enchantement le temps d’un rêve. Au moment où ils aperçoivent pour la première fois dans le miroir l’image inversée de leur main ou de leur jambe, certains amputés se mettent soudainement à pleurer.

Départ, retour, dire adieu, retrouver, recomposer en soi l’image d’un corps toujours changeant, toujours le même, le nôtre, et toujours nouveau. Réaliser à quel point chaque jour nous réinventons en nous la ligne mélodique, la musique de notre corps.
Cette musique, dit le poète Thomas Stearns Eliot, si profondément entendue qu’elle n’est pas entendue. Mais tu es la musique tant que la musique dure. Et encore, il n’y a que des indices et des intuitions, des indices suivis d’intuitions, l’indice à moitié deviné, le don à moitié compris. Telle est l’incarnation.
Musique, indice, intuition, incarnation en nous de notre présence, de nos émotions, de nos attentes, de nos souvenirs, de nos pensées, de nos joies, de nos craintes, de nos peines.

Notre cerveau, dit Damasio, peut simuler en nous certains états de notre corps comme si ces états existaient en tant que tels.
Des recherches ont montré que l’intensité d’une douleur que l’on se prépare à ressentir dépend en partie de l’idée que l’on se fait de l’intensité de cette douleur.
Pour une même stimulation, la douleur ressentie sera d’autant plus grande qu’on nous aura prévenus qu’elle sera importante et d’autant moins importante qu’on nous aura prévenus qu’elle sera faible. Mais si on nous dit que l’on ne connaît pas l’intensité de la douleur à venir, l’incertitude augmentera la douleur.
La représentation mentale de la douleur à venir dans un endroit particulier de notre corps modifie la sensation de souffrance.

Une recherche publiée il y a 6 mois indique qu’une distraction -l’attention est attirée sur un point précis ailleurs – diminue la sensation de souffrance lors d’une stimulation douloureuse. Mais regarder une photo de l’être aimé la diminue encore plus. La joie a un effet d’effacement de la souffrance beaucoup plus prononcé que le simple fait de se concentrer sur autre chose que la douleur.

Je vous ai déjà parlé de l’effet placebo, de l’effet de l’espoir, de la confiance, de la relation humaine, de l’espoir partagé sur l’atténuation de la douleur et des douleurs chroniques. Des recherches réalisées sur l’effet placebo ont montré que l’efficacité de cet effet sur les douleurs est liée en particulier à la libération d’antalgiques naturels, les endorphines, et à une diminution de l’activité dans le cerveau de deux des régions impliquées dans la conversion de la perception douloureuse en souffrance, en douleur. La confiance et l’espoir partagés modifient le fonctionnement et la perception en nous de notre corps.

Les ultimes témoins de la capacité de simulation dans nos cartes cérébrales d’un état particulier de notre corps, les ultimes témoins de cette capacité de simulation, dit Damasio, sont les neurones miroirs. L’état du corps que simulent alors nos cartes cérébrales n’est pas l’état de notre corps, mais l’état du corps d’une autre personne.

Ce que Damasio ne dit pas c’est ce qu’il appelle une simulation cesse d’en être une au moment même où elle survient. Elle est devenue une représentation de l’état de notre corps, un état émotionnel, un état mental de notre corps. Il y a au moins deux façons de partager, de vivre en nous, de ressentir la douleur qu’exprime une autre personne. L’une de ces façons c’est de la vivre pleinement, de sentir au même endroit où l’on croit que la personne a mal, si on peut le détecter, sentir au même endroit la même douleur. Cette douleur fait alors surgir en nous la même souffrance, et la même localisation de cette souffrance que celle que nous percevons chez l’autre. Nous savons qu’il s’agit de la personne, mais nous la vivons en nous comme si c’était la nôtre. L’autre façon plus fréquente de partager, de vivre en soi la douleur de l’autre, c’est d’en ressentir la souffrance sans en ressentir la localisation. Dans les deux cas, nous voulons faire cesser cette souffrance que nous ressentons en nous, mais nous savons que la source n’est pas en nous. Elle est en l’autre. C’est en portant secours à l’autre, en l’aidant, en le consolant que nous ferons cesser sa douleur, et donc la nôtre.
Chez les personnes qui ressentent en elles non seulement la souffrance exprimée par l’autre, mais la source de sa douleur, des études d’imagerie cérébrale ont montré que les cartes sensorielles du corps sont activées dans le cerveau presque comme si, mais pas tout à fait complètement, presque comme si la source de la douleur était au même endroit dans leur propre corps. Et bien sûr sont activées aussi deux des régions qui convertissent cette sensation en souffrance, cette souffrance que nous appelons douleur et dans l’injonction à la faire cesser.
Mais chez la majorité des personnes qui ressentent la souffrance de l’autre sans la localiser dans leur propre corps, seules ces régions qui convertissent habituellement la sensation de douleur en souffrance sont activées. Elles ont mal dans leur corps, mais pas à un endroit particulier de leur corps, pas à l’endroit où l’autre personne semble avoir été blessée. Nous avons mal à l’autre. Dans notre corps il n’y a pas d’autre localisation de la douleur que l’autre. La compassion, l’empathie, la sympathie, le geste de secours vers l’autre, le souci de l’autre, c’est avoir mal à l’autre, mal pour l’autre.
Nicolas Danziger rappelle dans son livre l’ambivalence de cette contagion émotionnelle : la perception de la douleur de l’autre, écrit-il, entre reconnaissance et déni, empathie ou rejet.

Avoir mal à l’autre nous demande de faire cesser en nous cette souffrance, et il y a au moins trois façons de la faire cesser.
– La plus belle, la plus humaine : aller au secours de l’autre, lui tendre les bras, l’aider, le consoler, faire cesser sa souffrance pour faire cesser la nôtre.
– Et la plus violente : se détourner, l’abandonner, l’oublier.
– Il y a une autre façon encore sur laquelle insiste Danziger : douter de la douleur de l’autre, ne pas croire l’autre, minimiser sa douleur. Et cette réponse montre Danziger dans son livre, cette réponse a été paradoxalement longtemps très fréquente chez les soignants, et existe parfois encore. Elle a été d’autant plus fréquente que ceux qui expriment leur douleur ont été considérés comme appartenant à une catégorie particulière : femmes en train d’accoucher dont on considérait qu’il était normal qu’elles souffrent, et qu’il n’y avait donc pas de besoin de soulager leur douleur. Personnes en fin de vie dont la douleur et la détresse n’ont commencé à être soulagées qu’avec la naissance du mouvement des soins palliatifs durant les années 1970, nouveau-nés, nourrissons prématurés dont on a considéré si longtemps que, comme Malebranche le disait au XVIIe siècle des animaux, ils hurlent sans douleur. Nouveau-nés et nourrissons qu’on opérait souvent jusqu’à la fin des années 80 sans anesthésie, avant que certains médecins ne montrent que l’anesthésie et les traitements antidouleur diminuaient la mortalité et les complications postopératoires dues aux lésions que provoque la douleur. Personnes dans des états végétatifs ou le coma dont on a si longtemps pensé puisqu’elles étaient incapables de s’exprimer, elles ne pouvaient ressentir la douleur.

L’histoire de la médecine de ces trente dernières années a été marquée par la réalisation que les nombreux traitements dont elle disposait pour faire cesser la douleur devaient enfin être mis à la disposition de tous.

La douleur, la souffrance de l’autre, est un appel à ce qu’il y a de plus humain en nous. Mais encore faut-il le ressentir, le reconnaître, ne pas fuir, ou refuser cet appel, y répondre, n’abandonner personne à sa douleur. N’abandonner personne.

Il faut que nous fassions une pause, écrivait Freud en 1915, en conclusion de « Deuil et Mélancolie », jusqu’à ce que nous ayons d’abord compris la nature de la douleur physique et de sa forme psychique qui lui est analogue.
Avoir mal à l’autre, souffrir pour l’autre.
Quelle est la relation entre la douleur physique et la souffrance psychique ?
Depuis moins de dix ans de nombreux travaux de recherche en neurosciences ont révélé que des situations de souffrance psychique (le deuil, l’exclusion sociale, le sentiment d’être traité injustement) mobilisent en partie les mêmes réseaux, les mêmes régions dans notre cerveau que la douleur physique, une brûlure, une fracture.
Et bien que ces dimensions affectives abstraites, symboliques, relationnelles de la souffrance soient beaucoup plus complexes, elles sont pour partie ressenties, vécues de la même manière que les atteintes à l’intégrité de notre corps. Avoir mal à l’autre ou avoir mal en raison de nos relations aux autres fait émerger en nous la même forme de souffrance, cette souffrance le plus souvent sans localisation précise dans notre corps. Les douleurs psychiques ressemblent aux douleurs physiques parce que nous les vivons pour partie comme des atteintes à l’intégrité de l’image de notre propre corps.
De même que les mots, leur sonorité, leur sens, les émotions, les souvenirs, les attentes, les pensées qu’ils évoquent, lorsque nous lisons un texte, émergent en nous à partir de réseaux anciens apparus chez nos lointains ancêtres (l’aire cérébrale de reconnaissance des formes élémentaires du monde qui nous entoure), de même la souffrance psychique, relationnelle, sociale s’élabore en nous à partir de réseaux anciens apparus chez nos lointains ancêtres au cours de l’évolution du vivant qui colorent émotionnellement l’atteinte à l’intégrité du corps en douleur, en souffrance. La perte, le rejet, l’injustice, l’exclusion se traduisent en nous, en partie, comme des variations sur le thème ancestral de la douleur du corps.
L’affection, la confiance, le respect, la justice, l’espoir, la tendresse se traduisent en partie en nous comme des variations sur le thème ancestral des plaisirs du corps, avec cette couleur émotionnelle ancienne de la motivation, ce qu’on souhaite atteindre : le plaisir ; ce qu’on veut faire cesser : la douleur.
Darwin pensait que l’origine de ce que nous avons de plus humain en nous – notre souci de l’autre – était le soin parental, l’affection, l’attention de la mère, des adultes à l’égard des nouveau-nés, des petits enfants. À un moment relativement récent de l’évolution du vivant dans différentes espèces animales, dont les oiseaux et nos ancêtres les mammifères, l’immaturité, le dénuement du nouveau-né est apparu. Nous sommes les descendants de ceux de nos lointains ancêtres qui, de génération en génération, ont pu se propager parce que la mère et des adultes subvenaient aux besoins vitaux de ses nouveau-nés et de ses petits enfants incapables de se nourrir et de se protéger seuls. Et à partir de là, proposait Darwin, s’est propagée la coopération, l’entraide, la consolation, la capacité de vivre en soi les émotions, les attentes, la détresse, la douleur, les plaisirs des autres. Darwin pensait que c’était la capacité d’expression corporelle des émotions et des intentions, et la capacité de percevoir et de ressentir ces émotions et ces intentions de l’autre qui avaient joué un rôle essentiel dans cette longue évolution vers la capacité de partager le monde intérieur des autres. Dans un sens, pour un nouveau-né, pour un petit enfant de mammifère, le lien avec la mère, le lien avec les parents, le lien social, et le besoin de maintenir ce lien a été aussi important en terme de survie au long des générations que les besoins physiologiques.
Parce que c’est ce lien parental, ce lien social, qui permettait d’assurer ses besoins.

Un siècle après Darwin, durant les années 1980, au moment où le primatologue Frans de Waal, et d’autres, redécouvraient et développaient les idées de Darwin sur l’expression des émotions et sur l’empathie chez les primates et d’autres animaux, d’autres chercheurs, dont l’américain Jack Panksepp développaient les idées de Darwin sur le soin parental et la coopération animale en proposant que les réseaux émotionnels liés à la relation parentale et à la relation sociale s’étaient développés à partir de réseaux émotionnels encore plus anciens impliqués dans la sensation de douleur et de plaisir.

Nous sommes les descendants d’innombrables générations d’ancêtres pour lesquels la rupture du lien maternel, du lien parental, était vécus par l’enfant et par les parents comme une douleur, une souffrance qu’il fallait absolument faire cesser et où le maintien du lien était vécu comme un plaisir.

C’est à partir de cette imbrication entre les réseaux impliqués dans les sensations de plaisir et de douleur du corps, et les sensations de joie et de souffrance impliquées dans les relations aux autres que se construit à notre naissance cette ouverture aux autres, ce besoin en nous de la présence des autres.

Les métaphores qui, dans de nombreuses langues, expriment la souffrance, l’abandon et le deuil avec les mots de la douleur corporelle ne relèvent donc pas de la seule licence poétique, dit Nicolas Danziger. Avoir le cœur brisé par une séparation, évoquer la plaie ouverte causée par la disparition d’un proche, c’est ressentir ce lien intime tissé depuis si longtemps par l’évolution, entre la blessure du corps et la perte de l’objet aimé. C’est reparcourir ce chemin ancien qui s’origine dans l’absolue dépendance des tout débuts et qui, parfois, nous conduit à reconnaître, au plus profond de nous, dans la douleur, l’empreinte du regard, de la voix, des gestes de cet autre auquel notre survie physique et psychique s’est trouvée, pour un temps, suspendue. Dans la douleur, dans le deuil, et dans le rejet, le mépris, la discrimination, l’exclusion, l’injustice, émerge la violence de la trahison de cette promesse ancienne, la promesse de l’aube.
C’est cette violence qu’il nous faut ressentir pour faire cesser la souffrance, aller vers l’autre, et renouer les fils de cette promesse brisée.

Crédits phonographiques
Daphné Mélodie à personne album : Bleu Venise label : Universal parution : 2011
Autour de Lucie Personne n’est comme toi label : village vert parution : 2011
Jehro Tonight Tonight label : Warner parution : 2011
Arno Lola, etc. label : Capitol / EMI parution : 2002
Tribalistas Ja sei namorar label : Éditions Vendémiaire parution : 2002

Crédits bibliographiques
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Victor Hugo. Les Contemplations.

Cela cessa de me faire mal, mais si lentement
Que je ne pus voir le tourment s’en aller
Mais sus seulement, en regardant en arrière
Que quelque chose avait obscurci la route
Ni quand ce mal changea, je ne pourrais le dire
Car je l’avais porté, jour après jour
Ni ce qui le consola, je ne pus détecter
Excepté, que là où cela avait été la sauvagerie
C’est mieux – presque la paix.
Emily Dickinson.

Cela cessa de me faire mal… Une fois de plus, nous sommes sous le regard des victimes […]. Si je réussis à survivre à cette folie actuelle, le livre que j’achèverai commencera avec une citation de la fin de L’Enfer de Dante, qui dit à peu près : « Et puis nous sortirons pour revoir les étoiles »…
Kenzaburô Ôé (Le Monde, 17/03/11).

Les métaphores qui, dans de nombreuses langues, expriment la souffrance, l’abandon et le deuil avec les mots de la douleur corporelle ne relèvent pas de la seule licence poétique. Avoir le cœur brisé par une séparation, évoquer la plaie ouverte causée par la disparition d’un proche, c’est ressentir ce lien intime, tissé depuis si longtemps par l’évolution, entre la blessure du corps et la perte de l’objet aimé : c’est reparcourir ce chemin ancien qui s’origine dans l’absolue dépendance des tout débuts et qui, parfois, nous conduit à reconnaître, au plus profond de nous, dans la douleur, l’empreinte du regard, de la voix, des gestes de cet autre auquel notre survie physique et psychique s’est trouvée pour un temps suspendue…
Nicolas Danziger. Vivre sans la douleur ?

Emily Dickinson. Poésies complètes. Édition bilingue. Flammarion, 2009.

Kenzaburô Ôé. « Nous sommes sous le regard des victimes ». Le Monde, 17 mars 2011.
Sigmund Freud, op. cit. -Victor Hugo. Les contemplations. Folio 2010.

Nicolas Danziger, op. cit.
Paul Schilder, op. cit.
Antonio Damasio, op. cit.
TS Eliot. La terre vaine et autres poèmes. Édition bilingue. Points Seuil, 2006.

Vivre sans la douleur ? de Nicolas Danziger éditeur : Odile Jacob parution : 2010
L’autre moi-même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions de Antonio Damasio éditeur : Odile Jacob parution : 2010
The tell-tale brain. Unlocking the mystery of human nature. de VS Ramachandran éditeur : William Heinemann London parution : 2011
Les neurones miroirs de Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia éditeur : Odile Jacob parution : 2008
L’image du corps de Paul Schilder éditeur : Gallimard parution : 1968
Deuil et mélancolie de Sigmund Freud éditeur : Petite Bibliothèque Payot parution : 2011

Je reprendrai certains éléments de cette émission pour illustrer quelques cas cliniques et pour tenter d’élucider les réticences profondes à l’utilisation de certaines découvertes (dans le domaine que je connais le mieux) comme :

  • la difficulté à intégrer que le massage (en particulier le massage du trapèze) ne sert à rien (d’un point de vue thérapeutique).
  • la difficulté — en cas d’entorse bénigne — à appliquer les découvertes canadiennes datant de plus de 20 ans [l’entorse de cheville touche en moyenne 1 personne pour 10 000 habitants par jour en France. Son coût représente environ 1 milliard d’euros par an -dont une bonne partie à cause d’une prise en charge aux urgences + radios + plâtre + contrôle radio après le plâtre-. Ces chiffres se retrouvent dans la plupart des pays industrialisés développés], par exemple)

6 commentaires sur “La douleur doit cesser. RESSENTIR…

  1. Marie dit :

    Très beau résumé sur l’origine des douleurs. J’écoute et je réécoute .. Je comprends ce qui m’arrive depuis des mois.
    L’amour d’un enfant est irremplaçable, la douleur est éternelle ….

  2. Marie dit :

    Je n’ai pas trouvé le replay de l’émission « Sur les épaules de Darwin » du 26/3/2011 !

  3. Marie dit :

    J’aime bien cet article ..

    Bon week-end de Pâques
    Marie

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