Les larmes et le courant

L’amer, le temps, le passant, le temps, les larmes et le courant.

Paris Concert, October 17 1988

L’envie soudaine de partager un moment musical qui m’a plusieurs fois sauvé la vie…

Capture d’écran 2013-06-29 à 17.19.01

Très subjectivement, je découperais ce chef d’œuvre en trois parties.

Pour écouter : cliquez ci-dessous

  • Supplication
    6 min 30 s… Larmes. Vous aussi ?
    Mais supplier ne suffira pas, car le monde et les dieux -comme toujours- restent indifférents à l’absurdité de notre condition, de notre mémoire et de notre conscience de la vanité de tout.
  • Besoin de consolation. Et tout de suite ! Et ben non !
    Le tonnerre, la tempête, le chaos… La musique elle-même se décompose, éclate en morceaux… Jusqu’où ? Combien de temps ?
    Nuit. « Et ce fut un soir, et ce fut un matin ». Récits ancestraux !
    Puis, à la 20° minute, l’aube revient timidement et le battement lancinant de la vie recommence… Et le  temps, et la conscience…
    La mélodie reviendra… On le sent. Elle va émerger, une fois de plus, du désordre originel…
  • Consolation. À partir de la 32° minute, le fleuve de tous nos tourments vient se jeter dans la mer de toutes les naissances, de toutes les aubes, de tous les départs. De toutes les terreurs aussi ! Mélodie…
    D’abord confusément, puis elle est là. Consolation, indispensable consolation !
    Les eaux douces viennent se mélanger lentement aux eaux salées. À moins qu’il ne s’agisse de l’inverse : les eaux des fleuves courants viennent adoucir les eaux amères de toutes nos terreurs, de toutes nos tristesses… Ces eaux qui reviennent inlassablement de l’amont de notre humanité retournent sans cesse dans l’amertume de tous les commencements. Inlassablement..

Il arrive que l’eau douce ne se mélange pas à la mer… Elle semble disparaître, mais elle réapparaît plus loin, plus tard, ailleurs comme le fleuve Alphée de la mythologie…
Et Keith Jarrett semble ne pas pouvoir quitter la mélodie. Il le faudra pourtant… C’est ainsi et ce n’est pas nécessairement triste, mais « cela » s’arrête ».

Alors, tout est bien même si rien n’a de sens… Sauf la musique, le courant et la tendre indifférence du monde.
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Et je me souviens de Camus (lorsque j’étais jeune)

J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.

Épilogue de L’Étranger – Albert Camus

L’épilogue de Paris Concert, October 17 1988 me rappelle qu’il y a sur une stèle
face à la mer, dans les jardins de Tipaza cette citation de Camus :

« Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure ».

Capture d’écran 2013-06-30 à 01.08.47

Et, dans une lettre aux écrivains japonais en 1950, Camus s’exprimait ainsi :
« Tout ce que nous pouvons faire est d’ajouter à la création, le plus que nous le pouvons, pendant que d’autres travaillent à la destruction. C’est ce long, patient et secret effort qui a fait avancer réellement les hommes depuis qu’ils ont une histoire. »

COMMENTAIRES (entendre commm-mmentaires, comme l’articulait Levinas)

Ameisen
Au mot présent il faut préférer le mot plus sûr de passant, dit Pascal Quignard.
Le présent est le passant du temps. [… ]
[Et] il est possible que dans le passant du temps le passé soit l’énergie (le noyau, le trou noir qui gît au sein de l’affluence, qui déclenche le flux). Comme le mot courant dit quelque chose de plus profond que toute l’eau du fleuve.
Nous ne connaissons jamais ce qui commence à son début. […] Nous avons connu la vie avant que le soleil éblouisse nos yeux et nous y avons entendu quelque chose qui ne se pouvait voir ni lire…
Han Yu naquit en l’an 768, dit Quignard. Un jour il déploya les cinq doigts de sa main. Il dit énigmatiquement qu’il avait encore entre chacun de ses doigts l’ombre de la première aube.
Retrouver l’aube partout, partout, partout, c’est une façon de vivre.
Reconstituer la naissance dans tout automne ; héler la perdue dans l’introuvable ; faire resurgir l’autre incessant et imprévisible dans l’irruption de la première fois, car il n’en est pas d’autres.
Naître.
Plonger dans sa mémoire. Se souvenir. Et renaître.
Ameisen. Sur les épaules De Darwin

Nietzsche
Personne n’a mieux parlé de ce morceau que Nietzsche, alors qu’il n’aurait évidemment pas pu l’entendre (affaire de logique historique) !

… un passage du Gai savoir- le début de l’aphorisme 334 intitulé
« Il faut apprendre à aimer »
-où Nietzsche fait du goût musical, et de son long apprentissage, le modèle de l’amour du réel et de la savante « acclimatation » que suppose un tel amour :
Il faut apprendre à aimer.
« Voici ce qui nous arrive dans le domaine musical : il faut avant tout apprendre à entendre une figure, une mélodie, savoir la cerner par l’ouïe, la distinguer, l’isoler et la délimiter en tant qu’une vie pour soi : ensuite il faut de l’effort et de la bonne volonté pour la supporter, en dépit de son étrangeté, user de patience pour son regard et pour son expression, de tendresse pour ce qu’elle a de singulier ; – vient enfin le moment où nous y sommes habitués, où nous l’attendons, où nous sentons qu’elle nous manquerait, si elle faisait défaut ; et désormais elle ne cesse pas d’exercer sur nous sa contrainte et sa fascination jusqu’à ce qu’elle ait fait de nous ses amants humbles et ravis, qui ne conçoivent de meilleure chose au monde et ne désirent plus qu’elle-même, et rien qu’elle-même. – Mais ce n’est pas seulement en musique que ceci nous arrive : c’est justement de la sorte que nous avons appris à aimer tous les objets que nous aimons maintenant. »

In : Clément Rosset, La force Majeure

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La mélodie et la tendre indifférence du monde. Keith Jarrett et Camus.

Yves Seghin le 29 juin 2013

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4 commentaires sur “Les larmes et le courant

  1. Marie dit :

    La vie n’est pas un fleuve tranquille ..
    Cette musique nous transporte entre orages et éclaircies.

  2. Marie dit :

    Dommage, la vidéo n’est plus disponible !

    Au plus profond de la tourmente, j’écoutais souvent cette musique:

    Je lisais aussi : « J’entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.  »
    – Maldoror

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