Tendinite d’Achille : quand il faut se soigner tout seul !
Pendant de longues années, j’ai soigné et conseillé des patients souffrant de tendinite du tendon d’Achille, et voilà qu’à mon tour j’en souffre moi-même. Comment est-ce arrivé, et comment m’aider moi-même ? J’écris ce billet parce que j’ai expérimenté qu’on peut se soigner tout seul, si le diagnostic est bien posé et qu’on utilise les bonnes stratégies.
Voici : après mon opération du canal lombaire étroit, j’ai dû recommencer à marcher pour assurer le bénéfice de cette intervention. Depuis près de cinq ans, je ne pouvais plus marcher, à cause de douleurs neuropathiques iatrogènes au genou droit après prothèse, provoquées par une mauvaise prise en charge kinésithérapique et une erreur du chirurgien en post-opératoire (petit conseil en passant : méfiez-vous des prises en charge trop volontaristes après toute opération orthopédique). Ces douleurs s’étant, récemment et heureusement, apaisées grâce à un traitement algologique bien conduit, j’ai suivi les conseils de ma neurochirurgienne : marcher de plus en plus longtemps. Je l’ai fait malgré une gêne persistante au genou et une sensation étrange sous la plante du pied droit – comme si je marchais sur du verre pilé, séquelle probable d’une compression trop longue de L5 et S1.
Malgré ce genou et ces douleurs plantaires, j’ai tenu bon et j’ai allongé mes distances jour après jour, jusqu’à atteindre deux fois deux mille trois cents pas par jour. C’est alors que mon talon droit s’est mis à protester, et le diagnostic ne fit aucun doute pour moi : tendinite du tendon d’Achille, réaction classique d’un tendon longtemps sous-sollicité qu’on remet brutalement à l’ouvrage.
C’est ici que s’est rejoué, dans ma propre chair, un débat qui traverse toute l’histoire des tendinopathies.
Le réflexe le plus répandu – chez le patient comme, hélas encore, chez beaucoup de médecins – reste l’immobilisation : attelle, repos strict, attente que « ça passe ». Le docteur James Cyriax, il y a soixante-dix ans déjà, s’inscrivait en faux contre cette certitude apparemment évidente, puisque si l’on immobilise, la douleur disparaît effectivement. Mais Cyriax avait constaté que, si les patients se sentaient satisfaits pendant l’immobilisation, celle-ci ne guérissait pas les tendinites. Ses connaissances des tissus lui permirent de conclure qu’un tissu conjonctif ne cicatrise pas dans l’inertie, mais dans le mouvement contrôlé, orienté, progressif. D’où la marche, qu’il prescrivait sans détour, et la mobilisation transversale profonde manuelle, ce geste censé réaligner les fibres et entretenir la vascularisation locale du tendon. C’était, avant l’heure, une médecine de la charge plutôt que du repos.
Remarque importante : une tendinite n’est pas une inflammation du tendon, mais une inflammation provoquée par la rupture de quelques fibres de celui-ci, qui ne se réparent pas spontanément seules et, surtout, qui ne se réalignent pas – ce qui fragilise le tendon pour les efforts à venir. Cercle vicieux. D’où l’idée de Cyriax de solliciter transversalement ces fibres, afin de les forcer à se réorganiser correctement.
Voici une vidéo qui illustre bien ce geste de mobilisation transversale profonde.
William Stanish, deux décennies plus tard, arriva au même constat par une autre voie – celle du terrain sportif de haut niveau, comme médecin de l’équipe olympique canadienne dès Montréal en 1976, puis médecin-chef à Los Angeles et à Séoul. Il formalisa ce que Cyriax avait pressenti empiriquement, en concevant un programme d’exercices excentriques, où le tendon est sollicité pendant l’allongement du muscle plutôt que pendant son raccourcissement, avec une progression graduelle en répétitions, en vitesse, puis en charge – une douleur légère à modérée pendant l’exercice étant considérée comme acceptable, et non comme un signal d’arrêt.
Voici une vidéo qui présente ces exercices excentriques de Stanish.
C’est très exactement ce que j’ai fait dès les premiers signes de tendinite : j’ai appliqué la procédure de Stanish. En trois jours, l’amélioration était nette. Aucune magie là-dedans, seulement la confirmation, dans mon propre corps de soixante-huit ans, d’un principe que j’ai vu fonctionner chez mes patients au fil de ma pratique – du moins chez ceux qui acceptent de faire consciencieusement ces exercices excentriques. De Cyriax à Stanish, on peut désormais l’affirmer avec certitude : un tendon se répare en travaillant, pas en dormant. Septante ans après les premières intuitions de Cyriax, la science n’a fait que confirmer, affiner et quantifier ce qu’il avait vu juste, pendant que la pratique courante, elle, continue trop souvent de prescrire l’immobilisation.
Car, mais c’est une autre histoire, les travaux de Stanish furent prolongés par d’autres recherches. À la fin des années 1990, le Suédois Hakan Alfredson a poussé cette logique excentrique jusqu’à un protocole d’une rigueur presque monacale : cent quatre-vingts répétitions quotidiennes, à raison de deux séries de trois fois quinze, genou tendu puis genou fléchi pour cibler tour à tour le gastrocnémien et le soléaire, chaque descente de talon étalée sur trois à quatre secondes, et cela sept jours sur sept pendant douze semaines, avec une remontée assurée par la jambe saine pour ne solliciter le tendon que dans le sens excentrique. Ce protocole, devenu une référence mondiale dans le traitement conservateur de la tendinopathie d’Achille chronique, a longtemps semblé indépassable.
Puis, en 2009, Kongsgaard a introduit une variante qui allait rebattre les cartes : le Heavy Slow Resistance, ou renforcement lourd et lent, associant cette fois phases concentriques et excentriques dans un même mouvement, avec des charges importantes et une vitesse d’exécution volontairement ralentie — trois séances par semaine seulement, au lieu du rythme biquotidien d’Alfredson. En 2015, l’équipe de Beyer a comparé directement les deux approches chez des patients atteints de tendinopathie d’Achille, dans un essai randomisé, et les résultats cliniques se sont révélés équivalents à un an, le protocole HSR se montrant souvent mieux toléré, moins contraignant, et plus proche, par sa logique de mise en charge globale, de ce que Cyriax avait pressenti dès le départ. Entre-temps, une revue systématique de Malliaras avait déjà nuancé le dogme de la supériorité de l’excentrique pur, montrant que ce qui comptait avant tout n’était pas tant la nature exacte de la contraction que le principe même de charge mécanique progressive appliquée à un tendon qu’on avait, trop longtemps, laissé au repos. C’est ainsi que les travaux de Stanish ont, un demi-siècle plus tard, trouvé leur prolongement naturel dans le HSR.
Voici une vidéo qui explique bien le protocole Stanish + HSR.
Voilà donc mon expérience, et elle me réjouit. Cependant, mieux vaut consulter un kinésithérapeute spécialisé en Médecine Orthopédique Générale ad modum Cyriax, afin de préciser le diagnostic et de s’assurer que l’on a bien compris les principes de Stanish et du HSR.
Ensuite, 90% de la guérison est entre vos mains.